9 janvier 2026
DÉJÀ UNE AUTRE ANNÉE qui s’achève, se termine ; déjà, une autre qui commence. Aujourd’hui, plus d’un mois avant le Nouvel An (délais de production et d’impression d’une revue papier obligent), je repense à l’année écoulée et j’imagine celle qui se présente. Le temps des fêtes est là pour cela : prendre une pause, s’arrêter, passer des moments en famille et entre ami·e·s ; il est là pour se recentrer, briser le flux continu, réfléchir sur les personnes que nous sommes devenu·e·s et que nous sommes en train de devenir. L’image qui trône en couverture de ce numéro hivernal, tirée du dernier long métrage de Mathieu Denis, Gagne ton ciel (2026), est représentative de cette période de réflexion et de remise en question. Un sapin pour nous réconforter, nous émerveiller, nous redonner espoir ; un sapin pour nous confronter aux choses auxquelles nous croyons et qui nous importent. Les sapins ne sont évidemment pas dans toutes les maisons. Le fait qu’un tel arbre soit présent dans la maison du personnage principal de Gagne ton ciel arrive même — le film vous le dira — sous la forme d’une question. Mais ce dont je parle aujourd’hui, c’est de ce moment d’autoréflexion, peu importe de quelle façon et à quel moment il se pointe dans nos vies.
Que nous le souhaitions ou non, une nouvelle année n’est pas nécessairement synonyme d’avancement, de renouveau, d’un « nous » amélioré. Les résolutions ne sont pas si faciles à prendre et, surtout, leurs mises en œuvre, pas si simplistes. Les changements et métamorphoses se font souvent dans le temps, avec patience et acharnement ; les points de rupture se font difficiles à circonscrire. Ce n’est clairement pas du cinéma.
Les temps de bascule et de transformation, réelles ou symboliques, sont un véritable terrain de jeu pour le 7e art. Les écoles de cinéma vous le répéteront : un film se doit d’avoir un élément déclencheur, c’est-à-dire un quelque chose, si petit soit-il, qui brise soudainement le quotidien, fracture la réalité et libère un conflit nécessitant la prise d’une décision pour que les choses changent. C’est ce qui nous captive : les cassures, les mutations. Et, pour ce faire, le cinéma fabule, condense et extrapole. Il n’est pas là pour nous montrer ce que nous vivons réellement dans notre quotidien, ce qui prend du temps à se bâtir. Il est plutôt là pour nous mettre face à l’extrême et à l’exception, aux limites de l’existence. Parce que rupture et renouveau pourraient être remplacés par mort et naissance, des événements que, ultimement, nous ne vivrons qu’une seule fois dans nos vies.
La philosophe Judith Butler l’a théorisé de manière exceptionnelle : « Le futur antérieur — une vie aura été vécue — est présupposé dès l’amorce d’une vie qui n’a fait que commencer à être vécue (1). » Bien qu’elle soit plus politique qu’elle n’y paraît dans ces brèves lignes, la théorie de Butler — que j’encourage tous et toutes à découvrir — propose que l’existence humaine soit fondamentalement marquée par sa condition mortelle et, donc du fait même, par sa profonde vulnérabilité, par sa précarité. Nous sommes loin d’avoir neuf vies comme il est dit des chats, mais le cinéma, lui, semble nous en offrir une nouvelle à chaque nouveau visionnement. Comme un laboratoire de l’expérience humaine, il met en scène notre condition et nous confronte par ses chocs, ses rebondissements, ses ruptures, ses monstres, ses morts et ses disparitions à ce qui présuppose notre existence sans que nous y réfléchissions réellement. Avec distance, nous y voyons et vivons nos limites, nous y affrontons nos fantômes et nos peurs. Avec juste assez d’engagement pour y croire et juste assez peu pour, ensuite, nous en détacher.
En cette fin ou ce début d’année, je ne peux que nous souhaiter des œuvres dans lesquelles nous pourrons nous perdre et nous réécrire. Des œuvres qui empliront nos têtes et nos cœurs d’idées, d’images, de sentiments et de questions. Des œuvres qui nous permettront de reconnaître la vulnérabilité des êtres. Pour que, ensuite, nous puissions mieux nous recentrer.
CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF
Note
(1) Judith Butler. Frames or War. « Introduction: Precarious Life, Grievable Life », Londres ; New York : Verso, 2009, pp. 14–15 [ma traduction].
25 septembre 2025
JE NE SAIS SI C’EST parce qu’elles se font aujourd’hui rares, et donc désirables, parce qu’elles sont souvent tout simplement magistrales ou parce qu’elles portent, encore et toujours, de grandes émotions humaines intemporelles, mais les images en noir et blanc m’envoûtent. Comme devant une apparition, le noir et blanc m’hypnotise et m’ébahit. J’ai alors l’impression que le temps bat à un autre rythme, que les ténèbres et les cieux sont descendus sur Terre pour mettre en scène le spectacle du réel. Devant elles, je reste là, humaine, à regarder.
Quand j’ai choisi de mettre Shifting Baselines (2025), la nouvelle œuvre du cinéaste québécois Julien Elie, en couverture de ce numéro, j’ai soudain eu ce désir insensé de transposer tout le magazine en noir et blanc. Plus aucune couleur ; seulement du noir sur des pages blanches, des images en multiples teintes de gris. Mais rapidement, la raison est revenue à moi : les pures émotions ne suffisent pas ; le noir et blanc parle, signifie. L’appliquer de force sur les images des autres belles et grandes œuvres présentes dans les pages de ce numéro serait les soumettre à un nouveau sens, un sens qu’elles n’ont pas choisi en usant, elles, de couleurs. Un noir et blanc ne s’impose pas — du moins, plus aujourd’hui.
Pendant de longues décennies, question d’avancées technologiques et de coûts, il était bien, toutefois, le seul apte à recréer cette plus que parfaite illusion du réel. La photographie et le cinéma des premiers temps n’avaient d’autre choix que d’embrasser l’absence de couleurs, à moins, bien sûr, de venir colorier la pellicule après coup. Le noir et blanc était alors une limite. Mais sans la possibilité d’autre chose, il pouvait tout signifier : le réel des Lumière mécaniquement capté et reproduit, le rêve et la magie d’un Méliès, la folie et le cauchemar d’un Lang, la tourmente, le mystère, la romance, le souvenir. Un Casablanca (Michael Curtiz, 1943) et ses grands sentiments n’auraient tout simplement pas la même noirceur en couleurs. Après tout, c’est Humphrey Bogart, la Seconde Guerre mondiale, l’amour, le sacrifice, la désillusion. La Seconde Guerre aura été sans couleurs, une guerre a posteriori et à distance ; la guerre du Vietnam, elle, a imprégné la rétine comme une guerre du présent, en couleurs, une guerre plus réelle que réelle. La démocratisation de la couleur et son hégémonie auront entraîné une nouvelle perception du monde par les images, relayant même, pour un temps, le noir et blanc à un simple gage du passé et d’un temps révolu. Mais chacune, en n’étant soudainement plus la seule option de représentation, s’est tout à coup retrouvée libérée de ses limites et de ses contraintes. Utiliser le noir et blanc ou la couleur est devenu un choix.
De tous les noir et blanc, c’est de celui-là que je me réjouis réellement. Le noir et blanc d’aujourd’hui, celui qui est numérique, celui qui se pense, se réfléchit, s’impose. Ce n’est pas un noir et blanc du passé ou du rêve ; c’est plutôt celui qui survient où et quand on ne s’y attend pas. Comme le noir et blanc de Shifting Baselines, c’est celui qui s’assoit sur l’épaule des géants (1) d’avant pour évoquer l’accompli et construire le nouveau. Dans l’image de Shifting Baselines, il y a tout, comme une capsule de sens et de temps. Entre passé, présent et futur, ses bâtiments ronds et métalliques me rappellent les gazomètres de Bernd et Hilla Becher ; ils me rappellent l’industrialisation et l’après-guerre ; ils me rappellent que la destruction est à échelle humaine. Sur la machine rectiligne, le mot SpaceX résonne et, nécessairement, avec lui résonne tout ce qu’il englobe et implique : Elon Musk, l’Amérique actuelle, le temps présent. Et là, derrière tout cela, siègent, robustes et impassibles, les fusées d’un futur longtemps rêvé ; là siègent l’impossible, le surhomme, l’ambition dévorante, l’enchantement. À distance, comme un tableau à méditer, l’image et son noir et blanc invitent à me détacher, à réfléchir, à prendre de la distance. C’est un noir et blanc qui m’éloigne et qui m’incite à regarder à hauteur d’étoiles le spectacle des mortel·le·s.
Nous avons véritablement vécu un shift dans nos possibilités de représentations, le point de départ à partir duquel on peut aujourd’hui expérimenter pour la première fois avec l’image n’étant tout simplement plus le même. Mais heureusement, les géants sont encore là, bien visibles et présents. Il suffit de nous rappeler qu’il faut parfois regarder en arrière et que nous ne sommes finalement que des mortel·le·s.
CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF
Note
(1) Être assis·e·s sur les épaules des géants est un concept développé depuis plusieurs siècles et qui renvoie au fait que nos connaissances actuelles dépendent des découvertes et des savoirs de nos prédécesseur·e·s : les géants. Accessoirement, « On the Shoulders of Giants » est aussi le nom qui a été donné à la mission spatiale Apollo 17. Pour en apprendre plus sur ce concept, je recommande Sur les épaules des géants d’Umberto Eco (2018).
26 juin 2025
C’EST VIOLETTE, l’une des deux femmes en or de Chloé Robichaud, qui scintille en couverture de ce numéro. Cheveux dorés, le visage recouvert d’un masque de beauté étincelant comme un jonc, elle se regarde dans un miroir semblant tiré d’un autre temps. Elle se regarde, se juge, se confronte, mais que voit-elle ? À travers quels yeux se regarde-t-elle ? Est-ce à travers les siens : ceux qui étaient si éclatants une minute auparavant alors qu’elle profitait d’une journée seule avec elle-même, dans l’intimité de sa chambre à coucher ? Est-ce à travers ceux de son mari, qui vient tout juste de briser cette dite intimité en lui téléphonant pour remettre en question ses plus récentes décisions ? Ou est-ce à travers les nôtres, spectateurs et spectatrices, témoins du spectacle de cette vie fictive, celle qui, nécessairement, ressemble un peu, beaucoup ou passionnément à ce que nous sommes, vivons, rêvons ou craignons ?
En 1970, l’histoire d’adultère libératrice et coquine des Deux femmes en or de Claude Fournier se terminait par une scène des plus festives : un juge de paix émoustillé et enflammé lançait avec chaleur aux deux femmes jugées pour les conséquences de leurs aventures qu’elles n’étaient rien de moins que « deux femmes en or ! ». Certainement ici, au sortir de la Révolution tranquille, la liberté n’avait ni juge ni bourreau. Libérées des diktats d’un état catholique, les femmes y rêvaient de plaisir, au grand bonheur des hommes qui les rencontraient, à l’indifférence de leur mari. L’adultère y était une fête, un acte de rébellion où les notions de bien et de mal prescrites par l’état religieux étaient volontairement retournées l’une sur l’autre. L’émancipation y était collective ; le procès, l’annonce du nouveau régime de jugement maintenant mis en place — laïque, plus éthique que moral.
En 2025, nous sommes dans un autre temps. La dorure des Deux femmes en or de Robichaud a quelque peu terni, s’éloignant de l’exaltation pour arriver plutôt sous la forme de questions. À la fois ferme et fragile, encerclé de fioritures d’antan, le regard de Violette semble se demander et nous demander : suis-je une femme en or ? Qu’est-ce qu’une femme en or ? Dois-je être une femme en or ? Dans cette relecture du film original, la liberté et l’émancipation se sont visiblement transformées en des responsabilités individuelles parfois difficiles à porter. Comment savoir et décider ce qui relève du bon ou du mauvais, du bien ou du mal, comment savoir quel chemin prendre ?
Le cinéma est obsédé par la question du bien et du mal. Parfois de manière manichéenne, comme dans le film hollywoodien et ses super-vilains, parfois dans sa dénonciation et sa critique du politique, souvent dans les simples conflits qui portent les récits. Combien de films vous viendraient en tête si on parlait de personnages à la croisée des chemins ? De protagonistes pris à affronter un grand changement soudain dans leur vie et poussés à prendre une décision — préférablement la bonne — pour rediriger leur quotidien dans la direction souhaitée ? N’est-ce pas la base d’une très grande majorité de scénarios que de partir d’un élément déclencheur, d’un conflit ? S’ils sont généralement externes, ces conflits sont la plupart du temps le miroir d’un conflit interne plus important. Comme le craillement de la corneille qu’entend soudainement Violette un matin, dans la cour intérieure comme dans sa tête, et qui ressemble au son d’une femme qui jouit. Dès lors, son présent ne sera plus le même et son futur non plus.
Ces conflits sont peut-être là pour nous divertir, nous faire rire, pleurer, rager. Mais ils sont aussi là pour nous faire vivre, comme par procuration, les réactions, les émotions, les actions et les décisions des personnages. Vivant et évoluant devant nos yeux, les protagonistes nous poussent alors nécessairement à nous questionner sur nous-mêmes, sur ce que nous ferions si nous étions à leur place. Regarder un film devient une manière de nous purger, dira Bruno Dumont dans les pages de ce numéro, mais aussi, je propose, de nous confronter à nos propres valeurs et nos propres idéaux. Comme si nous y cherchions, un peu à la manière d’aller à la messe le dimanche, un temps d’introspection, de remise en question, de confrontation avec ce qui nous dépasse.
CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF
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