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No. 347 – Habiter le temps, un autre temps

4 juillet 2026

QUAND J’AI CHOISI de mettre Jardin d’enfants (2026), le nouveau documentaire du cinéaste Jean-François Caissy et quatrième opus de sa pentalogie des étapes de la vie, en couverture de ce numéro, j’ai pensé à vous parler d’éducation. Cela faisait déjà plusieurs mois que j’avais vu le film et il en restait en moi un désir de réfléchir à notre manière de guider, de structurer, de donner forme. Des bribes du film me revenaient comme un chaos qui se maîtrisait lentement, scène après scène, saison après saison. Mon esprit, aimant naturellement davantage le calme que le drame, s’en réjouissait.

Aujourd’hui, les mois ont passé, ma bedaine a grossi, et cet enfant, en couverture, tout barbouillé de sauce et de vermicelles, avalant le contenu de son grand bol au point de s’en couvrir entièrement le visage, me fait profondément sourire. Il porte en lui une légèreté et une liberté qui lui font habiter le monde autrement, des qualités qu’il perdra bientôt et que nous avons, nous, adultes, depuis longtemps perdues. Non, l’envie de mettre ma tête dans mon prochain gâteau d’anniversaire ne me prend pas. C’est plutôt cette capacité à avaler la vie à grande bouche en faisant fi du désordre et des débordements subséquents qui, elle, m’interpelle. La cuillère, qu’il tient dans la main et dont il connaît vraisemblablement l’utilité, est simplement inefficace. L’envie de dévorer est devenue plus forte que l’attente ; le plaisir, plus important que le décorum.

Rarement nous laissons-nous, adultes, le droit de briser les règles de bienséance. Peut-être parfois le faisons-nous sous le couvert d’un certain état d’ébriété et avec plus ou moins de regrets le lendemain. Mais il est clair que ces digressions, nous les désirons encore et que, aujourd’hui, nous les consommons quotidiennement. Nos réseaux sociaux et nos téléphones hyperconnectés, qui accumulent les scènes, les moments et les images où l’excès et le plaisir sont rois, semblent refléter nos besoins de jeu, de débordement et de liberté, voire y répondre parfaitement. Les folies qui osent déroger à l’ordre établi, qui brisent la banalité du quotidien, donnant l’impression d’une liberté infinie, y sont constamment captées et partagées ; elles y défilent l’une à la suite de l’autre sous notre rétine pendant que notre pouce glisse, machinalement, de bas en haut. Dans un flux continu, elles sont vues et créent à leur tour un nouveau chaos. Or, ce chaos n’est pas essentiellement le même. En comparaison à celui né d’une relation immédiate au monde, le chaos connecté est, lui, inévitablement abstrait, impossible à transformer en expérience. Sans pause, s’accélérant constamment, il nous garde dans l’anticipation et la réaction. C’est un chaos du perpétuel désir. Si les besoins derrière notre attachement à ces plateformes et à leur contenu sont réels et valables (nous divertir, nous détendre, nous occuper, nous éviter le vide), leurs capacités à nous garder en état d’agitation, à nous rendre anxieux·ieuses et à nous épuiser le sont elles aussi. Tous les chaos ne se valent pas.

Apprendre à utiliser une cuillère est inévitable et nécessaire. Cela nous apprend les limites et les conséquences, le contrôle de soi, les codes sociaux propres à notre milieu et le vivre-ensemble. Cela nous apprend à nous contenir, à anticiper, à éviter l’erreur et à bien performer. Mais à quel moment et de quelle façon ce processus d’apprentissage dévie-t-il pour nous pousser plutôt à craindre le regard des autres sur notre menton dégoulinant de nouilles ? À quel moment le jeu et l’expérimentation deviennent-ils des occasions de nous comparer aux autres, deviennent-ils une marchandise à consommer et une source d’anxiété et d’épuisement ?

Avec son temps ralenti et patient, son temps qui refuse la vitesse algorithmique hypermoderne, l’œuvre de Caissy laisse, elle, advenir. Elle accueille le silence et redonne le temps à l’expérience ; elle regarde et met en scène le chaos avec une distance bienveillante.

En signant ce mot de la rédaction, je signe aussi mon départ en congé de maternité. Avec des cuillères et des petites nouilles plein la tête, j’aborde ce congé comme une occasion de faire l’expérience de la vie dans un autre rapport au temps. De sortir temporairement du bruit et d’habiter le réel plutôt que le flux.

CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF

No. 346 – Au crépuscule

16 avril 2026

LE PRÉSENT BOUILLONNE, s’enflamme, menace de s’effondrer. Les nouvelles jouent avec la vérité, tournent 24 h sur 24 et sonnent plus accablantes, dramatiques et effrayantes les unes que les autres. La réalité semble trop lourde de sens pour arriver à prendre du recul, pour penser ou parler d’autre chose, pour parler de cinéma.

Ce qui se passe présentement, en ce début de mois de mars 2026, ne pourrait mieux dialoguer et ne pourrait mieux donner une raison d’être au sujet et aux questionnements explorés dans le film en couverture et dans les textes de ce numéro. La guerre, l’horreur, le drame, la terreur, la destruction. Mais c’est comme si ces deux mondes — celui du cinéma, de l’écriture, et celui de la réalité et ses actualités — n’étaient pas dans la même temporalité. Comme s’ils n’avaient pas la même épaisseur. Deux temps comme deux émotions. Un temps présent de l’urgence, de l’anxiété, de l’incompréhension, de l’incertitude et de l’inaction. Un temps passé qui appelle le respect, la sobriété et qui semble, par sa distance, nous aider à mieux le comprendre et nous inviter à méditer sur son impact et ses traces. Est-ce impossible de parler au présent, de comprendre l’immédiat ?

Dans la préface de ses Principes de la philosophie du droit, Hegel étale sa vision de cette discipline intellectuelle. Il avance que la philosophie, cette « pensée du monde », « apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation » ; « ce n’est [dit-il] qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol (1) ». Comme une malédiction ou une bénédiction, ou en tout cas comme une condition, la sagesse ne peut naître, pour lui, que du passage du temps, que de notre distance avec ce qui a été et ce qui a eu lieu. Il ajoute : « [L]a philosophie vient toujours trop tard (1). » Ainsi, Hegel exprime les limites de la pensée critique et théorique, pour toujours inapte à anticiper et à enseigner ce que la réalité devrait être, pour toujours damnée à regarder en arrière. On peut parler du présent, oui ; « fils [et filles] de [notre] temps (1) », on ne peut faire autrement. Mais nous sommes peut-être maudit·e·s à ne pas pouvoir en tracer les raisons et le sens, à ne pas pouvoir connaître et mesurer l’immédiat dans toute sa complexité.

Que peut l’écriture critique, alors ? Sommes-nous même capables de jugement quant à l’art qui en émerge ? Et le cinéma, que peut-il dire sur le temps présent ? Cet acte du regard en arrière, proposé par Hegel, n’est pas le premier à avoir émergé de l’Histoire. Il y a plus de 2 000 ans, le mythe grec d’Orphée et Eurydice parlait déjà de ce regard en arrière, le reliant non pas directement à la pensée, mais plutôt à l’art. Tragique et passionnel, ce mythe raconte l’histoire d’Orphée, poète, qui descend aux Enfers dans le but de ramener sa belle Eurydice, mordue par un serpent et décédée le jour de leur mariage. Grâce à sa douce musique, il arrive à calmer et à convaincre Hadès, le dieu des Enfers, de lui rendre son Eurydice. Hadès accepte, mais à une seule condition : il ne doit en aucun cas regarder sa belle, qui marche derrière lui, avant d’atteindre le royaume des vivants. Alors qu’il arrive au seuil du portail des deux mondes, Orphée se retourne, incapable de s’en empêcher, et perd son amour à jamais.

À travers ce mythe, il est possible de considérer l’artiste comme celui ou celle qui est, lui aussi, elle aussi, condamné·e à se retourner, à douter, à regarder en arrière et voir ce qui a été. Mais sous le prisme hégélien, cette damnation pourrait toutefois être envisagée comme un pas vers la sagesse. Le passé, ramené au présent par l’artiste, arrive peut-être à offrir des clés pour percevoir le présent tel qu’il est. Creuser, fouiller le passé pour mieux regarder cet immédiat que nous ne pouvons comprendre entièrement. Un regard en arrière, grâce à l’art, l’écriture et la pensée, non pas pour nous éloigner du présent, mais pour le rendre visible. Non pas pour le fuir, mais pour le regarder en face.

CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF

Note
(1) Toutes les citations proviennent du même ouvrage : Hegel, G.W.F., « Préface », Principes de la philosophie du droit, Paris : Gallimard, 1940, p. 45/45/43.

No. 345 – Un beau sapin

9 janvier 2026

DÉJÀ UNE AUTRE ANNÉE qui s’achève, se termine ; déjà, une autre qui commence. Aujourd’hui, plus d’un mois avant le Nouvel An (délais de production et d’impression d’une revue papier obligent), je repense à l’année écoulée et j’imagine celle qui se présente. Le temps des fêtes est là pour cela : prendre une pause, s’arrêter, passer des moments en famille et entre ami·e·s ; il est là pour se recentrer, briser le flux continu, réfléchir sur les personnes que nous sommes devenu·e·s et que nous sommes en train de devenir. L’image qui trône en couverture de ce numéro hivernal, tirée du dernier long métrage de Mathieu Denis, Gagne ton ciel (2026), est représentative de cette période de réflexion et de remise en question. Un sapin pour nous réconforter, nous émerveiller, nous redonner espoir ; un sapin pour nous confronter aux choses auxquelles nous croyons et qui nous importent. Les sapins ne sont évidemment pas dans toutes les maisons. Le fait qu’un tel arbre soit présent dans la maison du personnage principal de Gagne ton ciel arrive même — le film vous le dira — sous la forme d’une question. Mais ce dont je parle aujourd’hui, c’est de ce moment d’autoréflexion, peu importe de quelle façon et à quel moment il se pointe dans nos vies.

Que nous le souhaitions ou non, une nouvelle année n’est pas nécessairement synonyme d’avancement, de renouveau, d’un « nous » amélioré. Les résolutions ne sont pas si faciles à prendre et, surtout, leurs mises en œuvre, pas si simplistes. Les changements et métamorphoses se font souvent dans le temps, avec patience et acharnement ; les points de rupture se font difficiles à circonscrire. Ce n’est clairement pas du cinéma.

Les temps de bascule et de transformation, réelles ou symboliques, sont un véritable terrain de jeu pour le 7e art. Les écoles de cinéma vous le répéteront : un film se doit d’avoir un élément déclencheur, c’est-à-dire un quelque chose, si petit soit-il, qui brise soudainement le quotidien, fracture la réalité et libère un conflit nécessitant la prise d’une décision pour que les choses changent. C’est ce qui nous captive : les cassures, les mutations. Et, pour ce faire, le cinéma fabule, condense et extrapole. Il n’est pas là pour nous montrer ce que nous vivons réellement dans notre quotidien, ce qui prend du temps à se bâtir. Il est plutôt là pour nous mettre face à l’extrême et à l’exception, aux limites de l’existence. Parce que rupture et renouveau pourraient être remplacés par mort et naissance, des événements que, ultimement, nous ne vivrons qu’une seule fois dans nos vies.

La philosophe Judith Butler l’a théorisé de manière exceptionnelle : « Le futur antérieur — une vie aura été vécue — est présupposé dès l’amorce d’une vie qui n’a fait que commencer à être vécue (1). » Bien qu’elle soit plus politique qu’elle n’y paraît dans ces brèves lignes, la théorie de Butler — que j’encourage tous et toutes à découvrir — propose que l’existence humaine soit fondamentalement marquée par sa condition mortelle et, donc du fait même, par sa profonde vulnérabilité, par sa précarité. Nous sommes loin d’avoir neuf vies comme il est dit des chats, mais le cinéma, lui, semble nous en offrir une nouvelle à chaque nouveau visionnement. Comme un laboratoire de l’expérience humaine, il met en scène notre condition et nous confronte par ses chocs, ses rebondissements, ses ruptures, ses monstres, ses morts et ses disparitions à ce qui présuppose notre existence sans que nous y réfléchissions réellement. Avec distance, nous y voyons et vivons nos limites, nous y affrontons nos fantômes et nos peurs. Avec juste assez d’engagement pour y croire et juste assez peu pour, ensuite, nous en détacher.

En cette fin ou ce début d’année, je ne peux que nous souhaiter des œuvres dans lesquelles nous pourrons nous perdre et nous réécrire. Des œuvres qui empliront nos têtes et nos cœurs d’idées, d’images, de sentiments et de questions. Des œuvres qui nous permettront de reconnaître la vulnérabilité des êtres. Pour que, ensuite, nous puissions mieux nous recentrer.

CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF

Note
(1) Judith Butler. Frames or War. « Introduction: Precarious Life, Grievable Life », Londres ; New York : Verso, 2009, pp. 14–15 [ma traduction].

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