2 mars 2012
Plus qu’un beau mot, la gémellité se dévoile comme un refrain, avec lequel s’amuse Cronenberg comme on s’amuse avec deux miroirs. Refrain commun, usé peut-être, mais dont l’emploi permet un rappel : redire n’est pas médire, la répétition est parfois nécessaire.
> Pierre-Alexandre Fradet
On a souvent noté la fascination de Cronenberg pour les métamorphoses. On a bien peu souligné, en revanche, combien il s’intéresse au thème de la stabilité, de la constance, du recommencement. Cronenberg est un cinéaste du devenir : dès qu’il en a l’occasion, il révèle la possibilité de mutation inhérente à l’appareil technologique. Mais c’est aussi un penseur de la répétition, ou tout au moins un réalisateur qui tient compte des bienfaits de l’itération. De quelle manière se répète-t-il ?
Dans son œuvre en général, en reprenant sans cesse le sujet de la métamorphose et de son redoublement constitutif, thème plus étroit que la répétition, et en réinvestissant à maintes reprises une thèse cardinale. Le cinéaste a beau affirmer qu’il n’apporte aucune réponse aux questions qu’il pose [1], une idée traverse en effet l’essentiel de sa cinématographie : la bizarrerie, la perversion, la monstruosité se développent et apparaissent partout, même et surtout là où l’on ne les attend pas. C’est ce que traduisent on ne peut mieux The Fly, Crash, Videodrome, eXistenZ, mais aussi l’ébouriffant Shivers, où un parasite se met à terroriser Montréal.
Dead Ringers n’exprime pas autre chose. Prix Génie du meilleur film en 1988, cette œuvre fait voir double. Elle met en présence deux jumeaux identiques, Beverly et Elliot Mantle, que tout concourt à rapprocher : la profession de gynécologue, le lieu de résidence, la vision du monde, les fréquentations féminines. L’un est introverti, l’autre est extraverti, tous deux sont incarnés par un acteur qui fut à l’époque applaudi par la critique, Jeremy Irons. Dans l’apparente stabilité propre au monde fraternel, dimension appuyée ici par la gémellité, là par la mise en scène (le contexte est chirurgical, rigide, froid, l’histoire se déroule dans les beaux quartiers de Toronto), une coupure se fait sentir. Celle-ci s’effectue au moment où une actrice célèbre pénètre dans la vie des jumeaux. La brisure est nette et profonde : à l’issue de la nouvelle rencontre, les deux frères ne sont plus identiques : ils diffèrent.
Gilbert Simondon soutenait que le processus d’individuation est plus fondamental que l’individu lui-même [2]. Il entendait par là que l’individu relève d’un travail de création en cours, à défaut de quoi on ne pourrait expliquer qu’il se transforme à travers le temps. À bien des égards, Dead Ringers illustre cette thèse. Librement basée sur un livre et sur l’histoire de Stewart et Cyril Marcus, l’œuvre souligne le fait que ce qui paraît stable peut être objet de transfiguration. Ce n’est pas par manque d’inspiration que Cronenberg fait valoir cette idée, déjà présente avant Dead Ringers, et qu’il redéveloppera plus tard, entre autres dans Naked Lunch. Car il est plutôt novateur de rappeler l’exigence de répétition à une époque où l’on désespère — assez pathétiquement — de faire advenir la nouveauté. Aussi n’est-il pas des plus simples de se défaire du préjugé en faveur de l’inédit, ce à quoi excelle Cronenberg.
Dans quel but fuir l’exigence de nouveauté au profit de celle de répétition ? Pas forcément pour devenir le chantre de l’immobilisme. En fait, l’objectif de Cronenberg est moins de dire le Même que de répéter, dans des contextes d’exploration variés, qu’il n’y a de constant que la Différence. Thèse contemporaine, que certains voudront répudier, mais qui a un intérêt incontestable vu l’accent qu’y met le cinéaste : rendre évidente l’exigence de répétition, même lorsqu’on estime que tout diffère. C’est qu’il est judicieux d’itérer la vérité puisqu’elle jouit du privilège par rapport au nouveau de se justifier rationnellement et intuitivement. Bien que l’inédit ait l’avantage de dégager un horizon inaperçu et quelquefois attrayant, le conjuguer avec la vérité dans une œuvre n’assure pas qu’on crée là un projet supérieur, car l’affirmation crue et nette du vrai s’impose souvent davantage, dès lors que la vérité débitée est plus englobante, plus pressante. Bien des prétextes sont donc bons pour dire ou faire dire le vrai, d’autant plus que sa diffusion n’est jamais achevée et que, selon l’époque et le contexte, il faut s’y prendre différemment pour exprimer la même idée. Merci, par conséquent, Cronenberg, pour toutes ces variations sur un thème, merci de vous répéter !
[1] Scoop Wasserstein : « The Dualistic Philosophy of David Cronenberg », in The Harvard Crimson, 2005.
[2] Gilbert Simondon : L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, 2005.
ALTER EGO | Canada / États-Unis 1998 – Durée : 116 minutes — Réal. : David Cronenberg — Scén. : David Cronenberg et David Snider, d’après le livre de Bari Wood et Jack Geasland — Images : Peter Suschitzky — Mont. : Ronald Sanders — Mus. : Howard Shore — Son : Richard Cadger, David Evans, David Giammarco, Wayne Griffin — Dir. art. : Alicia Kaywan, James McAteer — Cost. : Denise Cronenberg — Int. : Jeremy Irons (Beverly et Elliot Mantle), Geneviève Bujold (Claire Niveau), Heidi Von Palleske (Cary), Barbara Gordon (Danuta), Shirley Douglas (Laura), Stephen Lack (Anders Wolleck), Nick Nichols (Leo), Lynne Cormack (Arlene), Damir Andrei (Mirchall) — Prod. : Marc Boyman, David Cronenberg – Dist. : TVA.
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