17 février 2022
Les prix de la 72ième Berlinale
Ours d’or — Alcarràs de Carla Simón
Ours d’argent — Grand Prix du Jury : The Novelist’s Film de Hong Sangsoo
Ours d’argent — Prix du Jury : Robe of Gems de Natalia López Gallardo
Ours d’argent — Meilleure direction : Avec amour et acharnement de Claire Denis
Ours d’argent — Meilleure performance d’acteur : Meltem Kaptan dans Rabiye Kurnaz vs George W. Bush d’Andreas Dresen
Ours d’argent — Meilleure performance d’acteur dans un second rôle : Laura Basuki dans Nana de Kamila Andini
Ours d’argent — Meilleur scénario : Laura Stiler pour Rabiye Kurnaz vs George W. Bush d’Andreas Dresen
Ours d’argent — Contribution exceptionnelle au cinéma : Rithy Panh et Sarit Mang pour Everything Will Be OK de Rithy Panh
Everything Will Be OK
Rithy Panh, cinéaste franco-cambodgien, a consacré la plus grande partie de son œuvre aux massacres perpétrés dans son pays sous la dictature de Pol Pot, lesquels ont décimé toute sa famille. En 2020, il nous avait donné le douloureux documentaire Irradiés (Prix du meilleur documentaire, Berlinale 2020). Il nous revient en Compétition avec Everything Will Be OK,une dystopie située entre le film d’animation et le documentaire. Dans un futur indéterminé, les animaux décident de réduire les humains en esclavage. Alors que sur des écrans paraissent les pires moments de l’histoire du XXe siècle, des statuettes en terre glaise montrent des animaux en train de vacciner des rangées d’humains masqués, sangliers, gorilles, cerfs et lions prennent le pouvoir, les symboles de la civilisation humaine tombent. Toutes les stratégies de la dictature sont présentées dans un puissant texte en hors-champs, qui sert de justificatif à cette révolution animale. Un sanglier-dictateur contemple des fresques rupestres, annonçant que « bientôt, l’idée même du temps sera interdite. Oui, j’effacerai les visages aussi. Ceux que tu aimais. » C’est étonnant, troublant, parfois désarçonnant, mais jamais ennuyant.
The Novelist’s Film
Le cinéaste sud-coréen Hong Sangsoo, bien connu à la Berlinale où ses films ont reçu de nombreux prix, revient cette année avec The Novelist’s Film en Compétition. Cinéaste de l’incertitude, il nous avait habitués à des films non linéaires faits de temporalités multiples et de motivations parfois mystérieuses. Ce n’est pas du tout le cas ici avec The Novelist’s Film. Quoique lefilm, comme tous les films de Hong Sangsoo, soit basé sur la rencontre et les échanges filmés de côté avec une caméra fixe, le récit y est linéaire, basé sur des rencontres de hasard. On retrouve une romancière très connue (Lee Hyeyoung) qui a entrepris un long voyage pour visiter une librairie tenue par une collègue plus jeune (Seo Younghwa), avec laquelle elle avait perdu le contact. Par après, la romancière monte seule dans une tour et tombe sur un réalisateur (Ha Seong-Guk) et sa femme (Cho Yoon-Hee), qui la reconnaissent et lui démontre leur admiration pour son œuvre littéraire. Le trio va se promener dans un parc où ils rencontrent une actrice (Kim Minhee). La romancière essaie de convaincre l’actrice de faire un film avec elle.Hong Sangsoo était allé très loin dans le style qu’on lui connaissait avec The Woman Who Ran (2020) et Introduction (2021), deux films acclamés. Ce nouveau style, linéaire et bavard, non qu’il ne soit bien, nous laisse sur notre faim.
Section Encounters
La section Encounters, instaurée par Carlo Chatrian en 2019, présente des films qui ouvrent des voies en matière de cinéma et leur décerne des prix, histoire de faire avancer le médium. Lors de sa première édition, le public était tombé amoureux de Gunda, un film muet basé uniquement sur une truie dans une ferme et sa troupe de petits. Denis Côté y avait gagné le prix de la meilleure direction avec Hygiène sociale en 2021. Un petit coup d’œil permet d’y faire de belles découvertes, tel À vendredi, Robinson de Mitra Farahani, film sur les messages échangés le vendredi entre les poètes Jean-Luc Godard et Ebrahim Golestan, chacun échoué sur son île durant la pandémie. Dans un tout autre genre, The City and the City de Christos Passali et Syllas Tzoumerkas relate en six chapitres le drame des juifs grecs de Thessalonique durant la Seconde Guerre mondiale, en reconstruisant les scènes dans la ville actuelle, les alternant avec des documents d’archives.
Encounters a remplacé les sections Natives et Cinéma culinaire, dont on s’ennuie un peu. Force est cependant d’admettre la sagesse des nouveaux directeurs, qui ont voulu placer la Berlinale sous le sceau du cinéma indépendant et engagé, et font ce qu’il faut pour que de nouvelles voix puissent y être reconnues.
ANNE-CHRISTINE LORANGER
16 février 2022
Signe des temps ou nostalgie de temps plus simples? La Berlinale a offert en Compétition trois bons films portant sur la vie paysanne.
Commençons avec Alcarràs de Carla Simón, un bijou portant sur une famille paysanne en Catalogne, dans le sud de l’Espagne. La famille Solé fait la récolte des pêches dans leur verger situé dans le petit village d’Alcarràs, comme l’a fait leur famille depuis trois générations. Mais leur mode de vie rural, bien enraciné dans la terre catalane, est mis en péril par leur propriétaire, qui veut remplacer le verger par des panneaux solaires.
À l’heure où l’énergie verte est devenue un must, voici un film qui mets les tenants des énergies renouvelables en collision avec ceux qui défendent la vie du terroir. Carla Simon dépeint une famille paysanne typique, des grands-parents aux petits-enfants, y incluant un beauf et une tante qui, tous, dépendent de la terre pour leur gagne-pain, leur vie, leurs jeux et leurs souvenirs. La terre est ici filmée comme un personnage à part entière, avec sa poussière et ses fruits, ses animaux et ses bruits. Carla Simon capte savamment les jeux nerveux des enfants, le travail de récolte, l’importance du potager, du savoir ancestral et des vieux récits. La cinématographie y est nerveuse, mais subtile, et les interprètes criant de vérité. Une perfection du genre.
Drii Winter (A Piece of Sky)de Michael Koch se déroule dans un petit village niché dans les hautes Alpes suisses. Anna (Michèle Brand), une fille du village qui a eu une fille d’une précédente relation, est tombée amoureuse de Marco (Simon Weiser), un jeune travailleur de ferme venu d’un autre canton. Alors qu’ils viennent de se marier, Marco apprend qu’il a une tumeur au cerveau qui désinhibe ses impulsions. Malgré une opération, sa santé se détériore de plus en plus. Cette histoire tournée avec sobriété et raffinement cinématographique touche son public à cause du personnage dévoué d’Anna. On peut reprocher au film certaines longueurs mais il est à l’image des personnes qui l’habitent : humble et résistant.
De la Suisse, on passe à la Chine rurale avec Return to Dust de Li Ruijun, premier film chinois à la Berlinale depuis So Long, My Son de Wang Xiaoshuai en 2019. C’est le quatrième long-métrage de ce réalisateur de 39 ans, qui nous avait donné des films acclamés comme Walking Past the Future (2017) River Road (2014) et Fly with the Crane (2012). Ses films, souvent ancrés dans le réalisme social et interprétés par des non-professionnels locaux, dont ses propres parents et proches, relatent la vie rurale traditionnelle autour de Gaotai, sa ville natale dans la province reculée du Gansu, en Chine centrale. La famille de Ma, un paysan taciturne peu considéré par les siens, décide de le marier avec Guiying, une jeune femme handicapée et timorée dû aux mauvais traitements qu’elle a subi toute sa vie. Ce mariage écrit dans la misère voit pourtant fleurir Ma et Guiying, qui se découvrent des buts communs dans le travail de la terre et la construction d’une maison à eux. Li Ruijin a passé un an avec ses interprètes dans son village pour les filmer dans leur travail aux champs, tout au cours de l’année. Si Hai Qing dans le rôle de Guiying est une actrice de Beijing, Ma (Wu renlin) son personnage principal est un véritable paysan. Un film splendidement filmé, touchant et tendre au sein d’une vie rude. Un beau, très beau cadeau de cinéma.
ANNE-CHRISTINE LORANGER
15 février 2022
S’il est un (tout petit) avantage à deux années de pandémie, c’est qu’elle a donné lieu à une excellente sélection de films en Compétition. Les autres sections ont eu un lot appréciable de films en français, qui promettent de nombreux régals à venir dans les salles montréalaises.
L’un de ces régals dans la section Berlinale Special est À propos de Joan de Laurent Larivière, un beau petit film bien construit, mettant en vedette Isabelle Huppert, actrice-caméléon par excellence, dans le rôle d’une éditrice de renom qui, lors d’un voyage vers la maison familiale dans le sud de la France, refait le chemin de sa tumultueuse jeunesse. Cela pourrait être bête et lourd, c’est au contraire vif et pétillant, riche en émotions et inusité, comme de plonger dans une piscine de mousseux. Isabelle Huppert, récipiendaire cette année d’un Ours d’or en hommage à sa carrière, n’a pu y assister, ayant été déclaré positive à la COVID une journée avant son départ. Souhaitons-lui et souhaitons-nous un prompt rétablissement. Parce que le cinéma français, surtout indépendant, sans Isabelle Huppert, franchement…
Un autre joli film, charmant et léger sans être superficiel, est A E I O U — Alphabet rapide de l’amour, l’un des films allemands en Compétition. On pense rarement au film romantique en pensant au cinéma allemand. C’est pourquoi cette romance entre une actrice sur le déclin et un jeune homme touche et émeut. Anna (Sophies Rois) a soixante ans, elle a eu une grande carrière, mais elle peine à trouver de l’emploi. C’est pourquoi elle accepte un boulot de coach de langage avec Adrian, un jeune homme qui a des problèmes à s’exprimer et qui doit jouer au théâtre pour passer son année scolaire. Mais Anna reconnaît en Adrian le jeune homme qui lui a volé son sac quelques semaines plus tôt dans la rue. L’actrice autrichienne Sophie Rois, bien connue autant pour son travail en télévision et au cinéma, est troublante et délicieuse dans ce rôle qui semble taillé pour elle. Car autant elle nous irrite en semi-diva frustrée d’être laissée pour compte, autant elle illumine l’écran dans sa relation avec Adrian (Milan Herms), un jeune acteur à surveiller, lumineux et intelligent. Le travail de caméra est habile et délicat, surtout dans une scène exquise où Adrian amène à Anna des perruches qu’il laisse s’envoler dans la pièce. On aurait cependant aimé un peu plus de Udo Kier, qui joue le voisin et le confident d’Anna. Parce qu’Udo Kier, de toute façon, on en a jamais assez!
Du charme on passe au trouble avec Un été comme ça de Denis Côté. Durant l’été à la campagne, trois jeunes femmes accros au sexe débarquent dans une superbe résidence au bord d’un lac, pour y effectuer un travail thérapeutique, guidées par des professionnels dont le but avoué n’est pas de les guérir, mais de transformer leurs rapports à elles-mêmes. C’est l’occasion de révélations, de collaborations et de masturbations. Récits orgiaques et bondage sont au rendez-vous. Si le film est parfois décousu et inégal, parfois surréaliste et parfois choquant, reste qu’il est peut-être l’un des films les plus authentiquement féministes des dernières années. Côté dévoile autant la part d’ombre de ses personnages que leur côté lumineux, espérant que « la part de lumière puisse contenir la part d’ombre ». Le féminin n’est ici ni « propre », ni « victime », ni « harpie ». Il est ce qu’il est, complexe et parfois confus. Tout comme ce film.
ANNE-CHRISTINE LORANGER
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